N'espère pas être amoureuse, car tu n'en vaux pas la peine : ceux qui t'aimeraient t'aimeraient pour tes mirages, jamais pour ta vérité. N'espère pas que la vie t'apporte quoi que ce soit, car chaque année qui passera t'enlèvera quelque chose. (...) Espère travailler. Il y a peu de chances, vu ton sexe, que tu t'élèves beaucoup, mais espère servir ton entreprise. Travailler te fera gagner de l'argent, dont tu ne retireras aucune joie mais dont tu pourras éventuellement te prévaloir, par exemple en cas de mariage – car tu ne seras pas assez sotte pour supposer qu'on puisse vouloir de toi pour ta valeur intrinsèque.
A part cela, tu peux espérer vivre vieille, ce qui n'a pourtant aucun intérêt (...). Là s'arrête la liste de tes espoirs licites.
(...)
Tu as faim ? Mange à peine, car tu dois rester mince, non pas pour le plaisir de voir les gens se retourner sur ta silhouette dans la rue – ils ne le feront pas –, mais parce qu'il est honteux d'avoir des rondeurs.
Tu as pour devoir d'être belle. Si tu y parviens, ta beauté ne te vaudra aucune volupté. Les uniques compliments que tu recevrais émaneraient d'Occidentaux, et nous savons combien ils sont dénués de bon goût. Si tu admires ta propre joliesse dans le miroir, que ce soit dans la peur et non dans le plaisir : car ta beauté ne t'apporteras rien d'autre que la terreur de la perdre. Si tu es une belle fille, tu ne serras pas grand chose ; si tu n'es pas une belle fille, tu seras moins que rien.
Tu as pour devoir de te marier, de préférence avant tes vingt-cinq ans qui seront ta date de péremption. Ton mari ne te donnera pas d'amour, sauf si c'est un demeuré, et il n'y a pas de bonheur à être aimée d'un demeuré. De toute façon, qu'il t'aime ou non, tu ne le verras pas. A deux heures du matin, un homme épuisé et souvent ivre te rejoindra pour s'effondrer sur le lit conjugal, qu'il quittera à six heures sans t'avoir dit un mot.
(...)
Pour le cas très improbable où tu feras un mariage d'amour, tu seras encore plus malheureuse. Tu verra ton mari souffrir. Mieux vaut que tu ne l'aimes pas : cela te permettra d'être indifférente aux naufrages de ses idéaux, car ton mari en a encore, lui. Par exemple, on l'a laissé espérer qu'il serait aimé d'une femme. Il verra vite, pourtant, que tu ne l'aimes pas. Comment pourrais-tu aimer quelqu'un avec un plâtre qui t'immobilise le c½ur ? On t'as imposé trop de calculs pour que tu puisses aimer.